Passe sanitaire: «Une remise en cause profonde et inédite de notre modèle de société»

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Passe sanitaire: «Une remise en cause profonde
et inédite de notre modèle de société»
TRIBUNE – Pour le philosophe et député européen François-Xavier
Bellamy, ainsi que pour le vice-président des Centristes Loïc Hervé, le
fait que l’accès à l’espace public soit conditionné à la présentation de
données de santé est une rupture historique. L’atteinte aux libertés
est disproportionnée au regard de l’objectif poursuivi.
François-Xavier Bellamy est député européen. François BOUCHON/Le Figaro


François-Xavier Bellamy est philosophe et député européen. Loïc Hervé est
vice-président des Centristes.
Par François-Xavier Bellamy et Loïc Hervé
Publié le 14/07/2021 à 21:06, mis à jour le 16/07/2021 à 17:41
Depuis l’apparition du coronavirus, nous sommes passés par bien des
expériences inédites, et nous avons vu vaciller, de confinement en couvre-feu,
la rassurante et illusoire évidence de nos libertés publiques. Mais il ne faut
pas se méprendre: la vraie rupture historique pour notre modèle de société
date de lundi dernier, avec les mesures annoncées par le président de la
République. Si nous nous sommes opposés, il y a plusieurs mois déjà, à la
création du passe sanitaire par le Parlement européen et le Parlement
français, c’est parce que nous refusons absolument le monde qui se dessine
sous nos yeux.
Une précision d’abord, dans la confusion et les caricatures du moment:
s’opposer au passe sanitaire n’est pas être antivaccins. La vaccination est un
progrès scientifique prodigieux, et l’une des plus belles pages de l’histoire de
notre pays est sans doute d’y avoir largement contribué à travers l’oeuvre de
Pasteur. Mais comment comprendre que cette tradition scientifique
aboutisse à la déraison que nous constatons aujourd’hui? Avec dix-huit mois
de recul, nous connaissons désormais le coronavirus: nous savons chez
quels sujets il provoque des formes graves. 93 % des victimes du
coronavirus en France avaient plus de 65 ans; 65 % avaient un facteur de
comorbidité. En dessous de 40 ans, sans facteur de comorbidité, le risque de
mourir du coronavirus est quasi inexistant.
Pourquoi alors ne pas adopter la même stratégie de vaccination que celle qui
a lieu chaque année face à la grippe saisonnière? Rappelons que, sans
susciter aucune opposition, plus de 10 millions de vaccins ont été
administrés l’an dernier contre cette épidémie, majoritairement pour les
personnes vulnérables, âgées ou présentant une fragilité particulière. Le
nombre de morts est ainsi contenu chaque année, sans qu’il soit jamais
question de vacciner toute la population tous les ans au motif qu’il faudrait
éviter la circulation du virus. On ne traite pas les plus jeunes d’irresponsables
égoïstes parce qu’ils ne se font pas vacciner contre la grippe! Ce débat doit
être mené sans simplisme et sans leçons de morale: oui, on peut être
favorable aux vaccins, y compris à une campagne très large pour vacciner les
personnes vulnérables face à cette épidémie, et affirmer que la stratégie de
masse actuellement choisie semble hors de toute mesure: pourquoi faudraitil
vacciner un adolescent, qui ne risque absolument rien du coronavirus, au
motif qu’il faut protéger les personnes âgées, si celles-ci sont vaccinées?
C’est faire complètement l’impasse sur le nécessaire arbitrage entre bénéfice
et risque, y compris du point de vue collectif.
L’accès à un espace public sera différencié selon nos
données de santé. Comment une telle révolution peutelle
s’opérer avec une justification si faible, sans vrai
débat parlementaire, et en caricaturant tous ceux qui
osent s’en inquiéter ?
Mais là n’est même pas le problème essentiel, en un sens. Ce que nous
n’acceptons pas, et n’accepterons jamais, c’est la transformation de nos vies
quotidiennes, de nos relations humaines, de notre modèle de société, qui
s’accomplira de manière certaine et potentiellement irréversible par la mise
en oeuvre du passe sanitaire. Pour la première fois dans notre histoire, il
faudra présenter un document de santé pour effectuer les actes les plus
simples du quotidien – prendre un train, entrer dans un magasin, aller au
théâtre… L’accès à un espace public sera différencié selon nos données de
santé. Comment une telle révolution peut-elle s’opérer avec une justification
si faible, sans vrai débat parlementaire, et en caricaturant tous ceux qui osent
s’en inquiéter? Rappelons pourtant combien ces contraintes inédites
paraissaient inimaginables il y a encore quelques mois: quand certains
redoutaient que le vaccin puisse devenir le critère d’une existence à deux
vitesses, on les traitait de complotistes. Lorsque le passe sanitaire a été créé,
le gouvernement jurait que jamais il ne conditionnerait l’accès à des actes
quotidiens – seulement à des événements exceptionnels réunissant des
milliers de personnes. C’est d’ailleurs à cette condition explicite qu’un tel
dispositif avait été accepté par les autorités administratives compétentes
pour la protection des libertés ou des données privées. Le fait que l’État
méprise à ce point la parole donnée, sur des sujets aussi graves et en un
temps aussi court, a de quoi inquiéter n’importe quel Français sur l’avenir de
la liberté.
Car c’est bien tout notre modèle de société qui est aujourd’hui menacé. Si le
gouvernement a la certitude que la vaccination générale est absolument
indispensable, alors il devrait en tirer toutes les conséquences, et la rendre
obligatoire. Nous ne pensons pas cela; mais ce serait au moins, du point de
vue démocratique, une décision plus loyale que l’hypocrisie de cette
contrainte déguisée. Ce serait surtout éviter de basculer dans ce nouveau
monde où l’État contraindra chaque citoyen à contrôler son prochain pour
déterminer ses droits. Le serveur d’un bistrot sera sommé de vérifier la
vaccination et la pièce d’identité d’un client pour pouvoir servir un café; les
mariés devront demander un QR Code à leurs invités avant de les laisser
entrer… Et la police viendra sanctionner ceux qui n’auront pas participé
efficacement à ce contrôle permanent. Qui peut prétendre qu’un tel dispositif
permet de «retrouver la liberté»? Il constitue au contraire un précédent
redoutable en matière de contrôle permanent et de droits différenciés, en
particulier au regard des enjeux majeurs touchant la santé et la bioéthique
dans les années qui viendront. Ne pensez surtout pas que, parce que vous
êtes vacciné, vous aurez «une vie normale»: quand on doit présenter dix fois
par jour un document de santé et sa carte d’identité, pour acheter une
baguette ou faire du sport, on n’a pas retrouvé la liberté. Quand chacun doit
devenir le surveillant de tous les autres, on n’a pas «une vie normale».
On nous dira qu’il faut choisir entre le passe sanitaire et le confinement
généralisé: mais ce chantage est absurde. Dès lors que les plus vulnérables
sont vaccinés, il n’y a aucune raison de revenir au confinement, aucune raison
en particulier de fermer les amphis et d’enfermer les adolescents. Nous
n’avons pas à choisir entre deux manières inutiles et dangereuses
d’abandonner la liberté. Ce combat n’est pas individualiste, au contraire: c’est
se sentir vraiment responsables d’un bien commun essentiel que de
défendre cette liberté aujourd’hui gravement menacée. Il y a là un défi de
civilisation: face aux modèles autoritaires qui triomphent ailleurs dans le
monde, l’Europe et la France doivent montrer qu’une action publique efficace,
même en période de crise, n’impliquera jamais d’abandonner les règles
intangibles qui fondent nos démocraties. Les libertés fondamentales,
l’égalité des droits, l’amitié civique, ne sont pas des privilèges pour temps
calmes, mais des principes qui nous obligent.

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